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 Jeanne Moreau

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MessageSujet: Jeanne Moreau   Mer 2 Aoû 2017 - 16:46

Mademoiselle nous a quitté.
Que dire sinon qu'on ne pourra jamais oublier cette grande dame du cinéma français, amoureuse des mots et d'une diction parfaite ?



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MessageSujet: Re: Jeanne Moreau   Mer 2 Aoû 2017 - 17:34

Paris, le 6 août 2012.

Dîner avec Jeanne Moreau est une expérience troublante. Déjà, il y a un déluge d’images qui la précède. On a l’impression que l’un des aquariums de la Maison Prunier, à Paris, s’est éventré. C’est un océan. Il n’y a pas un moment où des intonations n’interfèrent, une gestuelle, une mèche replacée. Il y a également le ressac de ses propres images qui, continuellement, s’agrippent à la soirée. Un brin de persil passe-t-il dans un plat qu’aussitôt elle pense à son ami l’écrivain Roger Nimier. Il détestait ces ombrelles inutiles et faisait renvoyer le plat.

Nous étions seuls dans un petit salon du restaurant, au premier étage. Nous avions la paix. Parfois, gagnés par les volutes d’un bordeaux bien choisi, je me suis embarqué dans des questions mal ficelées. Quelle ne fut pas ma déveine... Car Mademoiselle a non seulement la diction des mots, mais aussi l’exigence de leur signification. On ne saurait mélanger parsnip (panais) et turnip (navet). Alors on se mord les lèvres. « Vous êtes responsable de vos questions, m’avait-elle pourtant prévenu, et moi de mes réponses. » La soirée reprend son cours, on laisse passer Mademoiselle devant. S’ouvrent à nouveau des paysages, des personnages à grosses lunettes, des bistrots au bout de la nuit. Dîner avec Mademoiselle devient un long-métrage. Il n’ y a personne pour crier « silence, moteur »... La nuit est seule à tenir la manivelle.


Moteur...

Vous sentez bon...

Jeanne Moreau. – Merci. Je change de parfum en fonction des jours et des saisons. Aujourd’hui, j’ai mélangé Gentiane Blanche et Voyage, d’Hermès. Lorsque je voyage, je vais toujours à la recherche des essences. Du Japon, j’ai rapporté une essence à base de feuilles. J’y suis allée de façon régulière. La première fois, ce fut avec François Truffaut, en 1963, pour présenter Jules et Jim. Il ne sortait jamais de sa chambre, sauf pour dîner. Il lisait des livres sur le Japon. Nous étions à Yokohama. Je lui racontais mes vadrouilles. Il me demandait de goûter tous les plats pour les lui expliquer. Ainsi, lorsqu’il nous était servi des châtaignes d’eau, je lui disais que cela ressemblait à nos marrons. Je trouvais les correspondances pour qu’il puisse en manger : les algues commedes épinards. Quand je l’ai connu, il ne mangeait que des steaks tartares, cela lui donnait des furoncles. Je lui ai suggéré de manger autrement.

Qu’avez-vous pris au déjeuner ?

Je me suis fait un bouillon de poulet avec des ailerons dodus. J’y ai ajouté un steak haché au fond, un jaune d’œuf, des feuilles de coriandre, des nouilles chinoises et des pousses de soja, puis le bouillon. Cela s’appelle un pho au Vietnam. C’est délicieux, vite fait, et je peux travailler.

Vous avez dit que vous auriez pu être aussi bien cuisinière, juste « pour faire plaisir aux gens ».

J’aurais pu. Je pourrais être aussi gouvernante, parce que j’ai appris à tout faire lorsque j’étais petite : les rangements, la poussière, les lits, les fleurs.

D’où tenez-vous cela ?

La façon dont j’ai été élevée. Je suis d’une famille très modeste. Il y avait une femme qui s’appelait Julienne Pasquier, un nom magnifique, chez laquelle j’allais tous les étés. Il fallait travailler... J’ai appris à dégermer les pommes de terre dans la cave, à éplucher les légumes, à laver les verres, à mettre le couvert. Je vois encore cette auberge de Saint-Maurice-près-Pionsat, dans le Puy-de-Dôme. J’allais au lavoir, j’avais mon battoir et je cavalais après les grenouilles. J’avais des copains que je tyrannisais...

Déjà...

Non, mais c’était marrant. J’avais essayé de faire pipi contre le mur comme eux. Ça n’a pas marché...

Avez-vous toujours été libre ?

Le mot « indépendante » serait mieux. Depuis toujours. La grand-mère paternelle était une emmerdeuse, méchante avec ma mère parce que étrangère. Ma mère était danseuse aux Folies-Bergère. Elle a connu mon père à la Cloche d’Or, un restaurant du soir, rue Mansart, à Paris. J’ai appris après que cette femme si pieuse lui avait proposé de faire une fausse couche pour que je ne vienne pas au monde. J’ai gagné de l’argent très vite à la Comédie-Française. Cela m’a permis de donner de l’argent à ma mère pour quitter la maison. Mon père n’était même pas au courant que je travaillais. Il l’a appris par des copains quand j’ai fait la une de France-Soir.

Est-ce de votre mère que vous tenez votre diction ?

Sans doute. D’abord je suis autodidacte. Je n’ai pas passé le bac. Je travaillais. La lecture a été ma drogue et ma liberté. J’ai su lire et écrire à l’âge de 4 ans, aidée par mon oncle Arsène... C’est comme ça que j’ai lu La Faute de l’abbé Mouret, à 9 ans. Au collège, on me faisait lire à voix haute. J’ai toujours eu de la fascination pour les mots, la façon de les prononcer, la diction, l’élocution exacte et le choix des mots.

De votre vie personnelle, on sait fort peu de choses...

Ce n’est pas délibéré. On m’a demandé d’écrire un livre. Mais ma vie est une longue histoire. Il faut la finir bien. J’avais écrit sept cents pages, il y a dix-sept ans. Cela me forcerait à entrer à l’intérieur de moi, je n’en ai pas envie.

Pas envie, alors que vous avez suscité tant de désir...

Quand je n’ai pas envie, je ne vois pas les gens qui me désirent. L’autre jour, j’étais filmée par Marcel Ophüls, qui me le reprochait amèrement. Il a été très agressif. Tout d’un coup, j’ai dû lui dire : oui, j’ai vécu comme un garçon. Ça m’irrite de dire cela. J’aurais préféré dire : j’ai vécu comme une femme libre. Mais cela veut dire que j’ai eu des aventures, des amants, que je peux partir quand j’en ai envie...

Que voyez-vous depuis votre lit ?

Une étagère de livres. C’est un tel bordel chez moi : les livres, les manuscrits..., on se croirait chez un vieil universitaire. Il y a toujours un dictionnaire et les livres que j’ai l’intention de lire, que je reçois ou que j’ai commandés. Parmi les livres en ce moment, il y a Diderot, Le Neveu de Rameau. Ou Kessel : pof, je le ressors. Dans un coin, il y a Duras, les correspondances de Renoir et Truffaut. En ce moment, je lis Malraux. J’ai relu tout George Sand. Je lis au moins deux heures par jour. J’ai lu Ulysse. Je suis folle de Joyce. Il faut surmonter, comme pour Proust. Je m’y suis mise lorsque Louis Malle voulait partir. Je l’ai devancé. Les Amants furent pour moi un tel choc ! Je voyais les affiches de cinéma sur les Champs-Élysées. Je pensais ne jamais m’en remettre. La séparation d’avec lui... Il n’y a plus Louis. J’étais déjà très amie avec Margot, Marguerite Duras. On sortait le soir après le théâtre. On se trimballait dans les bistrots. Après, on passait dans la périphérie de Paris, il y avait des routiers. On s’arrêtait. On buvait du vin rouge, à discuter toutes les deux. Des heures. Inconfortables mais constructives...

Vous dites avoir vécu comme un garçon. Quel est le bon usage des hommes ?

Je n’en ai point. On n’use pas les gens. On partage des moments intenses ensemble. Quand on est comédienne et que l’on ne fait que cela, on passe son temps à s’en aller... On ne s’occupe de rien. On ne va pas parler d’amour le soir en rentrant. J’ai eu un enfant. Je n’en voulais pas. Je sais que je choque beaucoup de femmes. Mais je ne suis pas maternelle. Il y a un âge où l’on est dans la séduction, où l’on est séduit. C’est un échange. Chez une femme, c’est blâmable ; chez un homme, c’est normal.

Nourrissez-vous quelques paradoxes ?

Je ne cherche pas à les comprendre. Je vois cette cohabitation intime entre la femme que je suis et l’enfant que je suis.

Dans le labyrinthe de votre vie, progressez-vous régulièrement ?

Je vais vers la mort. Quand on aime la littérature, les livres et les grands poètes, même les plus cyniques, il y a quelque chose qui vous tire par le haut. Comme une spirale, l’échelle de Jacob. Monter jusqu’à disparaître... On a un temps. J’ai un temps tant que je vivrai, que j’aurai quelque chose que je dois faire. Il m’est arrivé d’être dans un état dépressif terrible. Vous savez, la célébrité, c’est quelque chose. Je ne parle pas de la première célébrité, être connue, monter les marches ; après, vous dépassez tout cela. Vous réalisez alors que vous comptez pour des gens. Ils vous écrivent, communiquent avec vous, ont une image de vous qui vous ennoblit. Cela me donne un sens des responsabilités. Les gens qui m’écrivent sont des gens solitaires ou très jeunes. Ils me parlent de leur vie. « Vous avez dit ça. » « J’ai vu que vous sentiez cela... » Ils projettent à leur tour. Je donne ma voix. J’aime bien. C’est rassurant. Comme ce travail que j’ai effectué au Festival d’Angers, qui accompagne les premiers longs-métrages... Avez-vous vu le travail que j’ai fait avec Étienne Daho, autour du Condamné à mort ?

Non, ça se passait où ?

Nous l’avons créé à Paris. Puis nous sommes allés à Montréal, à un festival de rock, c’était bourré, quatre mille personnes...

Et vous, dans le spectacle, que faites-vous ?

Je slame ! Je parle sur la musique. Je rajoute un texte de Sartre sur Genet. Les gens ne savent pas qui il est. Ou alors pensent qu’il est soit homo, soit voleur. Étienne Daho est un homme magnifique. Saviez-vous qu’il est né en Algérie, dans le même endroit que Hedi Slimane... qui est un garçon formidable aussi ! Il n’y a rien de plus vivant que les coïncidences... Je connaissais les chansons d’Étienne Daho, je suis allée le voir à l’Olympia. Je dansais dans mon coin, je gesticulais. Il m’a vue gigoter. À un moment donné, il a chanté Sur mon cou, de Jean Genet. Oh, oh ! Si vous saviez... « Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour. Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes. On peut se demander pourquoi les cours condamnent Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. » Un silence s’est installé. On s’est vus aussitôt après, et on s’est promis de faire Le Condamné à mort. Je me disais : Jean Genet... il doit ricaner dans son coin. Mais il aurait apprécié.

Théâtre, cinéma, télévision..., vous avez réussi dans tous les domaines que vous avez approchés. Où avez-vous échoué ?

Oh, mais j’ai dû échouer dans les domaines où j’ai réussi. Il faut échouer, il faut savoir échouer. C’est difficile de savoir, du reste, ce qui est réussi. J’ai fait des films qui n’ont pas marché mais qui étaient bons. Mademoiselle, de Tony Richardson, sur un texte de Jean Genet. Eva, de Joseph Losey... C’était très important pour eux. J’ai vécu des moments de folie complète avec ces gens.

Allez-vous bien, Mademoiselle ?

Je suis fatiguée de parler. Tellement de choses à dire. Je ne parle pas autant que cela. C’est très épuisant de parler de soi... Là, je suis à plat. Je n’ai pas connu l’amertume mais des chagrins, je suis émotive, pas très intellectuelle. Quelle chance d’avoir des émotions ! La jalousie ne m’a jamais habitée. On est victime aussi du milieu ambiant. C’est presque une mode, un rituel, la jalousie... Par exemple, je n’ai jamais désiré des rôles que des femmes interprétaient. Quand une actrice a du talent, ça m’émeut, comme hier soir où je suis tombée sur le film La Femme de mon pote. Il y avait là Isabelle Huppert, gamine. Elle était bouleversante, incroyable ; loin de cette froideur, de cette distance. Je vais lui écrire ! Cela m’a procuré un plaisir…, vous ne pouvez pas savoir. Comme Juliette Binoche. Allez, partons... Cela m’a fait venir une larme à l’œil, qui me vient de l’intérieur. Vous n’aviez pas de manteau ?!

(Source: Le Figaro)

~~~~^_^~~~~

______________________Jouer pour rester jeune, rester jeune pour jouer.

__________________________________Mon vélo c'est ma liberté.
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